Les liens entre la littérature et l'ethnologie française.

Publié le par Bénédicte.B

Les liens entre la littérature et l'ethnologie française.

La tête au carré (France Inter) par Mathieu Vidard
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Invité : Vincent Debaene - Professeur de  littérature française à l'Université de Columbia, New York.
Date de l'émission : 21 décembre 2010

MV : Pourquoi en rentrant de voyages, les ethnologues rédigent souvent 2 livres : un livre plus littéraire destiné au grand public et un livre purement scientifique ?
Pourquoi dans leur livre de science, ils ne peuvent pas conjuguer la connaissance avec la chaleur des sentiments et les impressions du terrain ?
VD : Je me suis posé la question : pourquoi les ethnologues (et en particulier les ethnologues français) éprouvent le besoin d'écrire 2 livres ? Un livre scientifique et en supplément de leurs travaux savants, un livre littéraire non savant, chez un autre éditeur.
MV : "Tristes Tropiques" de Claude Lévi-Strauss est un livre littéraire avant d'être un livre scientifique.
VD : Lévi-Strauss a dû fuir les persécutions nazies de la France de Vichy et il s'est réfugié à New York pendant 4 ans de 1941 à 1945. Ensuite même il y était revenu car il était conseiller culturel à l'ambassade de France. C'est là-bas en fait qu'il a inventé le structuralisme, l'école de pensée dont il est le fondateur. New York c'est une expérience absolument déterminante pour Lévi-Strauss. C'est là-bas qu'il a trouvé ce mode d'étude des phénomènes humains qu'est le structuralisme.
MV : On pense presque toujours que la science au fond s'oppose à la littérature. Est-ce que vous partagez ce point de vue, et quelles seraient les raisons d'une incompatibilité entre ces 2 domaines ?
VD : C'est ce qu'on pense, car c'est aussi comme cela que la science s'est construite à partir du XIXème siècle, elle s'est assez souvent construite contre la littérature ; en gros ce que disaient les scientifiques : "Nous sommes des gens sérieux, nous étudions les phénomènes avec rigueur, et tant pis si notre style n'est pas très bon". C'est un mouvement qu'on va trouver dans l'histoire de la biologie, au XVIIIème siècle, on parlait d'histoire naturelle, l'histoire naturelle étant un genre littéraire, on décrivait, les fleurs, les minéraux, les animaux et puis il y a quelqu'un qui est arrivé qui s'appelait Cuvier et qui a dit : "Nous entrons dans une nouvelle ère" – le mot biologie n'existait pas encore mais en gros : "C'est l'ère de la biologie et à présent l'étude des êtres vivants résulte d'un savoir, d'une science, et tant pis pour le style, tant pis pour l'éloquence, tant pis pour les métaphores". Et on trouve cette espèce de geste par lequel le savant se coupe de la littérature, d'abord en histoire naturelle mais aussi en géographie et en histoire, et quand les historiens universitaires vont dire : "quelqu'un comme Michelet c'est magnifique, c'est un très grand écrivain mais ce n'est pas un historien parce que il se laisse aller à la métaphore".
MV : Oui c'est ça, c'est très mal vu, c'est incroyable, cela ressemble à une compromission.
VD : Exactement et c'est même comme cela que c'est vécu, les scientifiques quelquefois se laissent aller à la littérature, ils ont l'impression de céder à une sorte de tentation.
MV : Une sorte de culpabilité.
VD : Une sorte de culpabilité, on parlait de Lévi-Strauss et la première phrase de "Tristes Tropiques" est : "Je hais les voyages et les explorateurs." mais juste après il dit : " Je vais donc raconter mes expéditions." Lui qui est un savant, qui dit : "je ne suis pas un écrivain, je ne suis pas un voyageur qui revient, qui raconte ses aventures".
MV : Il explique ce qu'il ne va pas faire dans ce livre.
VD : Exactement, il commence par dire : "Je ne vais pas faire ça, on ne trouvera pas ici le récit des sensations, quand j'arrive à Rio dans la baie, etc.", donc ce rapport des savants avec la littérature est quelque chose qui est assez profond et qui est un rapport à la fois de désir et de culpabilité.
MV : Il va prêter le flanc à la critique d'ailleurs, en affirmant cela, car on va trouver un malin plaisir ...
VD : Exactement.
MV : On va retrouver tout de suite Claude Lévi-Strauss, c'était à l'occasion de Radioscopie avec Jacques Chancel, c'était en 1988, et il évoquait au micro de Chancel, l'accueil qui lui avait été réservé au moment de la sortie de "Tristes Tropiques".
Claude Lévi-Strauss : Je l'ai écrit en 4 mois parce que j'avais des idées très puritaines et intolérantes à cette époque là, je pensais que l'on se devait à la science et qu'on ne devait faire que de la science, et que je commettais une sorte de péché en écrivant un livre disons plus léger. Et donc, il fallait faire aussi vite que possible pour me remettre aux choses sérieuses. A cette époque là j'étais très près de Paul Rivet, le fondateur du Musée de l'Homme, et Rivet recevait les dimanches après-midi, et religieusement j'allais tous les dimanches chez mon bon maître. Et le jour, où est paru "Tristes Tropiques", je lui ai envoyé un exemplaire, il m'a dit : "Je ne reçois plus les dimanches". Bien entendu, il recevait toujours.
Jacques Chancel : Il vous fermait sa porte.
Claude Lévi-Strauss : Il m'avait fermé sa porte.
Jacques Chancel : La chose qui pouvait inquiéter dans votre livre, c'était quoi ? C'était quoi qui pouvait inquiéter ces milieux ?
Claude Lévi-Strauss : C'était disons une certaine liberté prise envers notre discipline, et ce à quoi nous avions consacré et continuions de consacrer d'ailleurs notre vie. C'était de ne pas regarder cela comme un sanctuaire mais quelque chose vis-à-vis de quoi on pouvait, on devait prendre de temps à autre ses distances, pour le juger.
Jacques Chancel : C'est à dire qu'en regardant le monde, en regardant ses différences, ses peuples, vous ne vous conduisiez plus comme un universitaire, mais plutôt comme un homme qui apprend à réfléchir.
Claude Lévi-Strauss : Qui apprend à réfléchir et qui est sensible à d'autres choses que les aspects scientifiques : à la beauté des paysages, au pittoresque de certaines situations.
MV : Il est formidable cet extrait, et je trouve qu'il résume extrêmement bien l'idée de votre livre, et là on entend Lévi-Strauss lui même dire à quel point, passer du côté de la littérature quand on est un scientifique, c'est commettre un péché.
VD : Le mot est marquant. On retrouve cette culpabilité qu'il y a déjà dans "Tristes Tropiques", cette idée qu'en fait on se "laisse aller", Lévi-Strauss dit par ailleurs, que Rivet lui a reproché de s'être "déboutonné". Pourtant "Tristes Tropiques" ce n'est pas non plus un livre impudique, disons, mais c'est vrai qu'il y a l'idée que la science doit être impersonnelle. Il y a dans "Tristes Tropiques", une dimension subjective, qui par tradition depuis la fin du XVIIIème siècle, est congédiée, qui n'a pas sa place. L'idée que la personnalité du chercheur apparaisse en fait dans le travail savant, c'est quelque chose qui va tout à fait contre l'image de la science et en particulier pour quelqu'un comme Rivet. Rivet c'est vraiment le fondateur du Musée de l'Homme et c'est celui qui a tout fait pour installer l'ethnologie comme une science, sérieuse, avec ses méthodes, ses techniques, une science professionnelle et surtout pas, surtout pas de confession, surtout pas d'émotion.
MV : Mais c'est fou parce qu'au fond, être ethnologue, ce n'est pas : classer des insectes, c'est être sur le terrain, voyager, pour certains ethnologues, pendant de très nombreuses années, et donc on ne peut pas être totalement insensible à la société au milieu de laquelle on vit.
VD : En fait l'ethnologie met en question – c'est pour cela que l'ethnologie est si importante dans l'histoire des sciences – l'ethnologie met en question cette conception de la science. La véritable singularité de l'ethnologie, c'est – en fait il y en a 2 – la première tient à sa méthode, l'ethnologie est une science qui exige qu'on aille sur le terrain, qu'on parte, qu'on s'immerge dans la société qu'on étudie ; et la deuxième chose, c'est son objet, l'objet de l'ethnologie, c'est l'esprit d'une société, et donc si on veut restituer l'esprit d'une société, alors on est obligé, en quelque sorte, sinon de faire de la littérature,  mais en tout cas de trouver des techniques d'écriture, qui soient particulières, parce qu'on ne peut pas décrire l'esprit d'une société comme on décrit un insecte. Donc c'est pour cela que l'ethnologie se trouve un peu en porte-à-faux par rapport à cette grande définition de la science, telle qu'elle s'était imposée au début du XVIIIème siècle.

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